Un nouveau livre de Jean-Paul Le Bihan

Vient de paraître aux éditions PETRA : Le collégien de Jean-Paul Le Bihan.

Le collégien
, évoque le parcours chaotique d’un jeune garçon adopté à l’après-guerre qui sauvera sa vie par la fréquentation assidue de l’école. À onze ans, il fait l’expérience aussi douloureuse que cocasse, des cours complémentaires de campagne, aujourd’hui disparus, mais mis en place par la IVe République pour les classes sociales modestes. Violence, dénuement et instinct de conservation, forment un garçon mal parti, mais obstiné, qui intègre et visite à son corps défendant toutes les institutions de l’Instruction publique disponibles (collège, lycée, école normale d’instituteurs, université). En définitive, c’est à la peau d’un professeur puis d’un chercheur qu’il collera la sienne. Voici un récit à résonance autobiographique aussi lucide que tendre, aussi provocateur que confiant, à propos d’une école aujourd’hui brocardée. Voici un formidable message d’espoir lancé par un auteur qui sentit, à maintes reprises, sa vie basculer dans le vide.

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En voici deux extraits :

P. 169

Une bande de garçons livrés à eux-mêmes. Ainsi vivaient-ils dès que cessait la classe, c’est-à-dire dix-huit heures par jour. Il leur était possible d’errer de classe en dortoir, du centre et du cours complémentaire au vallon voisin, de s’échapper, de s’évader, si le désir les sollicitait. Toujours dans l’inconfort, surtout aux rigueurs de l’hiver. Après le directeur, leur pire ennemi fut sans doute le froid. Parler de rigueur continentale au cœur de la Bretagne ferait sourire plus d’un. Opposés aux douceurs de la frange maritime, les variations des températures et du nombre de jours de gel n’en étaient pas moins sensibles. Ils subirent, durant plusieurs hivers, des températures descendant à dix degrés sous zéro. Le sol était gelé, durci, durant plusieurs semaines. Février était noir. En classe, François était séduit par l’éclat de la lumière ambiante. Il se taisait, tandis que son esprit quittait les leçons. Il contemplait l’air transparent, lumineux entre le tapis de neige couvrant le jardin du directeur et l’épaisse couche de nuages couleur de plomb. L’air était prisonnier, ils étaient prisonniers, sereins, retirés du monde. Il n’était plus en classe, devenue silencieuse. Il pouvait entendre le crissement des pas sur la neige fraîche, l’écrasement sourd des cristaux de poudreuse sous les raquettes. Il avait rejoint James Oliver Curwood dans le Grand Nord canadien, les chercheurs d’or et les chasseurs de loups. Avec, toujours, l’éclat irréel de l’air. Transporté. En classe, il faisait bon, tandis que leur petit dortoir n’était jamais chauffé. Pire, au sommet de la baie vitrée, un carreau découpé en cercle assurait un contact direct et permanent avec l’extérieur. Le tuyau d’un poêle à bois ou à mazout qui avait emprunté cette voie tandis que la salle servait encore de bureau ou de petite classe. Quarante ans plus tard, il put montrer cet aérateur à Melinda et à son épouse ; ni détruit, ni réparé.


P. 292

Demain, François fera la connaissance d’une romancière ayant foulé les mêmes terres, fréquenté les mêmes écoles normales que lui. Larmes aux yeux, il découvrira, sous la plume de Michelle Labbé, attentive et poète, les destinées de jeunes filles ayant embrassé les mêmes perspectives que les siennes, et donc ses rêves et ses terreurs. Au cœur de l’école de l’école, qui fut pour elles aussi celle de la réalité, ces héroïnes de roman, Marthe et Sam, avaient, tout comme François, été soumises à l’épreuve de la cruauté et de la liberté. Elles eurent le choix entre le désespoir et la survie. Demain, François rencontrera Anne, Roland, Alexis…, il retrouvera même des camarades d’autrefois, qui lui rappelleront que cette école de la République, avec humilité, conduisait, malgré tout, les enfants de sa génération vers cette liberté.