SAM, roman de Michelle Labbé

SAM raconte l’histoire de deux amies dans le cadre des Ecoles Normales d’Institutrices des années 60.

L’extrait qui suit évoque le bal de fin d’année.

      Il avançait, le regard perdu, imprimant, à Sam, un recul ondulant, de l’index et du pouce plaqués dans son dos, les autres doigts délicatement levés ; il glissait une jambe entre les siennes, la renversait puis la ramenait brusquement contre lui, souriant brièvement, puis, l’écartant à nouveau de lui, la main sur sa taille, la faisant tourner comme une toupie, puis vite la serrait à nouveau contre lui. Abandonnant son air tragique, il souriait encore fugitivement, elle riait, puis il reprenait ce regard noir perdu au‑delà d’elle. Elle semblait ne plus avoir de volonté, à l’écoute de ses moindres désirs. Il y avait, entre les traditionnelles figures, une sorte de subtile oscillation, au rythme de la danse, de leurs corps joints. Pour finir, lui glissant habilement la jambe sous le genou, il l’amena à plaquer sa jambe levée contre la sienne, s’immobilisant. On aurait aimé que la danse dure jusqu’à la fin des temps. On ne pouvait s’empêcher de croire à leur mutuel violent désir. Mais ils étaient seulement ravis de jouer le désir, la passion, chacun d’entre eux revenant ensuite à ses propres amours, ayant simulé ce dont eux‑mêmes rêvaient, ce dont rêvait chacune, chacun tout en le redoutant… vivant, par personne interposée, donc avec une ardeur supportable, cette mise à genoux, cette rituelle mise à mort. C’était de l’amour joué.