Jean-Paul Le Bihan, Sur le quai de Soukhoum

Jean-Paul Le Bihan

extraits de :

SUR LE QUAI DE SOUKHOUM

Murmures d’Abkhazie

Récit d’un bref séjour en Abkhazie, à la suite d’une invitation et d’une participation au colloque international d’archéologie de Soukhoum, 2011

Editions Géorama 224 pages, 14 € 90

Texte en prose et 33 poèmes ; 39 clichés noir et blanc et une carte.

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        Six heures du matin. Bercé sur ma couchette, bord sur bord, je m’éveille. Le temps de reprendre pied. La lumière du couloir filtre par la porte du compartiment. Dmitry s’est recouché ; il me semble qu’il n’a cessé d’aller et venir durant toute la nuit. Elle ne doit plus être loin. Main gauche en visière, front contre la vitre, je scrute l’obscurité. Un reflet argenté, pâle, légèrement scintillant ; la nuit n’est pas très claire. Comme nous roulons vers l’est, le jour ne devrait pas tarder à livrer ses premières lueurs. Peu importe, elle est là, au pied de ma couchette, qui défile tremblante, sous un vent qui me semble de mer. Car c’est elle, la mer Noire. Enfin. Un rêve d’adolescent. La voie ferrée est si proche du rivage que l’on pourrait se croire au bastingage d’un paquebot de croisière. Je ne sais pas que cette image me poursuivra longtemps, car je n’ai pas encore réalisé que c’est l’Abkhazie tout entière qui se repose au bord de la mer Noire. Bien entendu, je n’éprouve rien de particulier. Lorsque se réalise, enfin, un désir, un projet longtemps attendu, on essaie toujours de plaquer des sentiments, des sensations exceptionnelles sur l’événement, sur son image. Cela ne marche jamais, tout au moins pas de la manière attendue. Ce matin, c’est la même chose. Mais, malgré tout, je suis à bord d’un train de nuit russe, je longe la côte nord-est de la mer Noire, Tcherno More. La carte me revient en tête…., je peux distinguer les plages sombres de galets, les brise-lames de béton, les digues, les installations balnéaires hérissées dans la mer. Fin novembre.

(lire la suite dans "contenu")

                                  

Quai désert de Soukhoum

Un chien qui fait la manche

La guerre s’en est allée

 

Aux antipodes de l’enfance

Je ne me souviens plus

Distances parcourues

Tant d’années écoulées

 

Sur ce quai immobile

Au carreau lézardé, au visage défait

C’est la terre qui s’émeut

Et soudain tremble en moi

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Sur le quai de Soukhoum

S’en allant promener

Un chien m’a adopté

Et m’a serré la patte

Sans visa ni papiers

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Au jardin d’Abkhazie

 

Nulle femme perdue

N’eut l’audace ni le front

La folle tentation

De nourrir ses enfants

Du sang d’un ennemi

 

Mais combien d’orphelins

Engendrés par la guerre

Devinrent leurs propres pères

Fondateurs d’une histoire

Que je partage en frère

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            La pluie a cessé, les archéologues prennent place dans le bus, notre bus et son chauffeur qui nous accompagneront durant tout le colloque. Mais, avant de nous rendre en salle de travail, il faut sacrifier à la cérémonie. C’était annoncé. La télévision nous attend au pied du mémorial, du monument aux morts dédié à la guerre où s’inscrivent en étoile les noms des martyrs. Quatorze mille morts, hommes jeunes tués en deux années pour préserver l’indépendance de l’Abkhazie. Une saignée terrifiante. Au minimum, deux fois plus en proportion que de Français morts durant les quatre ans de la Grande Guerre de 1914-1918. Je l’ignorais. Mais, déjà, s’organise l’hommage, rendu par vagues silencieuses ; les hommes montent en ligne, en rangs de cinq à huit, s’arrêtent à quelques pas du monument, observent un silence, saluent en abaissant la tête, puis s’esquivent vers la droite, laissant place à la ligne suivante. Étrange ballet…

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Sous ton regard de mère et celui de l’épouse

Ta douleur, tes regrets, ta colère

Sous le feu des décombres

Ont pénétré notre âme

 

Les fleurs d’écolière dans tes cheveux tressés

La rose, le fuchsia de tes yeux

D’amoureuse en attente

Nous redonnent l’espoir

 

Femmes, relevez-nous, nous sommes fatigués

Prenez-nous, sous vos voiles humides

Que nos larmes fécondes

Fassent de beaux enfants

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Sous la neige crépue des forêts de piémont

Les suaves kakis

Éclatent dans l’azur

Dans le ciel d’Abkhazie

 

Les bras noirs décharnés des arbres de Noël

Portent les pommes d’or

Les oranges aux enfants

Et la paix retrouvée

 

Le sol s’est refermé, l’archéologue dort

Ses fils m’ont offert

Les fruits de son jardin

Pour mes propres enfants

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Nous abandonnons Konstantin et les siens à leurs toasts lorsque la panne habituelle de courant électrique nous surprend, ou plutôt ne nous surprend plus. Nuit noire, vraiment noire sur toute la ville. Ce n’est pas grave, il suffit de suivre le bord de mer.

 

Promenade étrange, en silence, en se distinguant à peine les uns des autres. Même nos pieds et les trottoirs nous ont quittés. La seule lueur provient de la mer et des éclairages de voitures stationnées au bord du quai. Quelques jeunes se sont donné rendez-vous ; ils écoutent de la musique dans leur véhicule. Nous côtoyons pendant un certain temps le point rouge d’une extrémité de cigarette. Un garçon qui marche plus vite que nous, et puis qui disparaît, en silence. Reste le chuintement de la mer et des vaguelettes qui versent sur les galets. Il est même difficile d’identifier la silhouette de notre hôtel, et nous en faisons le tour complet avant de rejoindre son entrée, de rechercher, une fois encore, les portes de nos chambres. De nous coucher à tâtons. L’habitude. Il me semble que je suis debout depuis des jours et des jours. Je m’enfonce dans le sommeil ; il peut pleuvoir, neiger, venter. Peu m’importe, je suis heureux.