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Mireille Le Liboux : deux extraits de "L'Empreinte des cygnes"

, 13:15 - Permalink

Premier texte : ’’ Le peuple des dunes’’

Second texte : ’’Le verbe être dans tous ses états’’





Le peuple des dunes

 

 

Ils se sont nommés « Le peuple des dunes »


ils veulent défendre leurs arpents de sable


contre la convoitise  du cimentier avide


qui veut prélever six cent mille tonnes par an


de sable marin pendant trente ans


entre Quiberon et Gâvres


Belle-Ile et Groix.

 



Le peuple des dunes


habitants


pêcheurs


écologistes


surfeurs


navigateurs


chanteurs


marcheurs


citoyens


unis pour maintenir le cercle des dunes.

 



Géométrie des dunes


à Groix


convexité des Sables blancs


concavité du trait de côte


vers la presqu’île


harmonie d’une rive à l’autre


ligne de dunes


ligne de vie


cordon dunaire


reliant la terre à la mer.

 



Sable des dunes


falaises friables


abri fragile


préservé à grands efforts de plantations


oyats


liseron


chiendent des sables


graminées et ganivelles


protègent le nid de l’alouette inquiète.

 



Quand ils creuseront leur fosse commune


ils y jetteront pêle-mêle


le plancton mort


les caseyeurs et les dormeurs


les ostréiculteurs


les mouettes rieuses


les amoureux


heureux du printemps dans les dunes


les promeneurs


les glaneurs


les cavaliers galopant à ras d’écume


les enfants constructeurs


de châteaux en Espagne.

 



Ils y jetteront


dom Quichotte et tous les poètes de l’arc-en-ciel


tous les mangeurs de lune


tout le peuple des dunes


et couleront leur béton


avec le sable de la fosse.

 



Quand il n’y aura plus ni dune ni plage


ils bétonneront la côte


puis ils bétonneront la plaine


tout le pays


toute vie


sera enfouie


puis ils bétonneront la planète


et quand ce sera fini


ils bétonneront la lune


qui les embête


à cause des poètes.

 



Quand ils auront éteint la lune


ils iront bétonner Mars


et ils mourront


dans leur bloc de béton.

 

 


© L’empreinte des cygnes. Mireille Le Liboux







                   Le verbe être dans tous ses états.

                                                                                                   A Alexis Gloaguen

                                                          « Je ne peins pas l’être. Je peins le passage »
                                                                                         Montaigne. Essais. III, 2.

 


      L’hiver brille derrière la vitre, lance un appel.
     J’ai vu passer un cargo rouge ce matin, ou un cargo vert, difficile à dire,
j’ai oublié, il devait être rouge et vert.
     La mer était haute et calme ce matin, bleue, ou verte, ou grise, difficile à
dire, la mer a changé de couleur.
     Le ciel était bleu ce matin, ou gris, ou blanc, difficile à dire, le ciel a

changé de couleur.
     Je connais toutes les déclinaisons du verbe être : de l’état à l’étant, j’ai tout
appris, examiné. J’ai appris les verbes d’état, analysé l’état de l’étant, j’ai
conjugué être à tous les temps, et dans plusieurs langues, mais il reste toujours
u
n peut-être, il manque toujours la clé de l’être.

       Je suis
       Je pense donc je suis.
       Je danse donc je suis.

       De syllogisme en syllogisme, l’état de mon étant est toujours fluctuant.
       Est-ce que je suis ce que je vois ? Est-ce que je vois ce que je suis ?

       Tu es.
       Peut-être.

        Je ne sais pas qui tu es
        qui tu étais
        qui tu seras.


        Les mots non plus ne manquent pas d’être, tu le sais.
       
Mais que sont les mots du poète ?
        Rangés dans le dictionnaire, ils ont l’air inoffensifs sous leurs pierres
tombales alphabétiques.
        Mais ont-ils une vie secrète ?


        Que font les mots la nuit dans le dictionnaire ?


                                    
« Les mots, les mots
                                     Ne se laissent pas faire
                                     Comme des catafalques. »

 

                                                                                 Guillevic - Art poétique.

       
Le paysage est…

                 maritime
                 océanique

                 de sable et d’eau
                 vu de la rive, c’est une île.


       Le paysage est…


      
Fragments liquides entre mes doigts, aquarelle diluée, traces effacées, le
pays d’origine est illisible. Peut-on se fier au rocher, à la vague ?
Aux montagnes
figurées à l’horizon du couchant ?

       
L’hiver brille derrière la vitre, lance un appel.

        Cavalier blanc, poète guerrier, fourbis tes armes, prépare ton sac, il est
temps d’ouvrir des chemins nouveaux, de sortir des sentiers douaniers. On
voudra
toujours te surveiller, te contrôler, te taxer à la frontière. Tiens-toi toujours à la
lisière. Déguise-toi en homme ordinaire.
        Voyage dans les forêts primaires et dans les roches du quaternaire, visite
tous les états. Fie-toi aux impressions premières, ne néglige aucune trace,
aucun
signe.
                   Peut-être verras-tu parfois, par éclairs, se déchirer le voile.

                   Et puis peut-être
                   de fragment en fragment
                   de signe en signe
                   tu sentiras comme une blancheur
                   se tisser
                   dans le silence de l’être.

 

                       L’empreinte des cygnes. Mireille Le Liboux –Chemins bleus, 2009

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